jeudi 26 août 2010

Un événement, trois regards

Dans le sud de la France. Monsieur et madame débarquent. Trois paires d'yeux ont suivi l'événement et vous le racontent, chacun avec sa perception de l'instant. Ci-dessous casque d'or par Claudio, la poire à l'olive par Didier et la chaise en plastique de Marie Lapoire par Ugo. Bonne dégustation !
Claudio / Casque d'Or
Ils déboulèrent dans l'assemblée comme s'ils revenaient de la lune. Un humain, n'importe lequel, connu ou pas connu était, pour eux, à ce moment-là, de la parenté, de la chaleur humaine, du réconfort familial.
Ils avaient roulé toute la nuit.
C'est la première chose qu'elle dit. Lui, ne dit rien. Un autre répéta "ils ont roulé toute la nuit". Nous comprîmes vite que c'est autour de la phrase qu'il nous fallait construire la relation. Relation éphémère. Une demi-heure plus tard, le couple avait disparu. Reparti vers d'autres constellations avec le même air lunaire.
Un couple improbable. Un Dick Rivers rangé des bécanes, sec, actif et effacé. Un homme de mouvement perpétuel et d'action par le corps. Il a dû faire les quatre cents coups dans sa jeunesse puis s'est fait remonter les bretelles et canaliser par la patronne. "Il travaille trop" dit-elle au passage. Du coup, c'est elle qui avait... "roulé toute la nuit".
Elle, c'est Casque d'Or. Belle comme Simone Signoret, c'est-à-dire qu'on dit belle parce qu'on l'a entendu car on ne l'a jamais trouvée belle la Simone.
Casque d'Or a ses bagages sous les yeux. Elle est attendrissante à s'étaler, à expliquer, à évacuer sa fatigue. Ce ne fut pas un voyage, mais une mission, un sacrifice, un chemin de croix. Héroïne de l'Autoroute du Soleil, elle bombe le torse au propre et au figuré sans que cela paraisse ni bête, ni vulgaire. Elle déborde de partout, elle donne, elle partage et se fait du bien. Les oreilles, ou plus précisément, la présence humaine d'oreilles aux yeux écarquillés la rassure, la fait reconnaitre et se reconnaitre. Elle a fait son devoir. Et c'est bien qu'on le sache. Elle veut désormais une douche et un lit. Deux, trois banalités de réconfort serviront de lauriers et de tuteurs pour tenir, encore un peu.
Trente minutes comme une fulgurance. Ils sont partis et on se demande s'ils sont passés. C'est un vaudeville. On les a sortis du placard et ils ont disparu. Ils ne servaient pas le scénario et la journée se serait passée d'eux. Mais le souvenir de la journée ne les a pas oubliés.
Dick et Simone existent ou du moins ont existé. Si l'un fit l'anguille et la carpe, l'autre fit la pie et la poule. Qui aurait pu penser que des plumes d'extravertie toucheraient plus la sensibilité des spectateurs que la discrétion des poissons d'eau douce ?
L'épisode "Casque d'Or" fut une pointe de muscade qui relève le plat qu'on aurait trouvé tout aussi bon sans l'épice.

Didier / La poire à l'olive
Ils étaient annoncés. Les voilà. Ils viennent de la région parisienne. Ils rendent visite à un collègue de monsieur. Passent en passant.
Ça commence par un téléguidage par téléphone pour les amener à bon port. La route est difficile, l'endroit visible mais peu évident à dénicher.
Puis les voilà qui rappliquent.
Laurel et Hardy en version couple, ça serait pas différent. Laurel, ce serait elle. Genre bougon. Un poil bouledogue. On la prend avec des pincettes. On le sent d'emblée. On lui laisse la place. Elle s'affale. On se fend la poire, nous autres. Car lui, ce serait plutôt Hardy. Qu'il pourrait rentrer dans ses épaules qu'il le ferait. Il pose des bouts de fesse sur la chaise et promène un sourire timide. Elle a conduit toute la nuit. Il était trop fatigué. Ils n'eurent pas de pépin, c'est l'essentiel. Ses yeux à elle sont des fentes. A lui des soucoupes volantes.
Comme ils n'allaient pas rester, ils ne s'installèrent pas. Elle accepta un café, comme on remet une mèche de cheveux. Lui aussi du coup, Sourcils froncés, elle semble penser à cette heure de route qu'il lui fallait encore se coltiner avant de poser les bagages pour de bon et de dire ça y est, enfin, en vacances. Lui n'y pense sans doute pas vraiment, à cette heure-là, probablement parce que deux jours plus tard, il s'en retournera d'où il vient avec au programme huit heures à faire chauffer les pneus et une réunion lundi matin. La poire coupée en deux. Au pays des oliviers.

Ugo / La chaise en plastique de Marie Lapoire
Une terrasse du sud de la France et une piscine. Des amis le matin, café, table en plastique, ils ont l'impression d'être un cliché. Un cliché de vacances familiales. Au calme, loin de la ville, mais au mouvement des uns et des autres, des cousins, des amis et des relations de travail. Au son du téléphone et des indications.
"Non, après le rond-point de la gendarmerie, c'est la plus grosse maison sur la droite. Attends, je vous vois passer, c'est une grise ta Lancia, c'est ça?".
Au téléphone du maître de maison, c'est certainement une relation de travail. Les prénoms passent et s'emmêlent depuis quelques jours dans cette maison. Mais, ce nom de famille, tout le monde s'en souviendra. Pas un commun, genre "Delval", "Roussel" ou "Moreau". Pas un abusé, genre "Ducon", "Fumier" ou "Tabite".
Le brief succinct de l'homme d'affaires annoncera un patronyme doucement rigolo : Lapoire. Juste "Lapoire". Monsieur La poire quoi. Eric, apparemment. "Eric Lapoire, qui vient avec sa femme". La table en plastique pouffe. Bon.
Ca y est, il arrivent tout droit de leur voiture sur la terrasse. Les pauvres suent, ils sont fripés. Ils serrent des mains, comment vont-ils se présenter ? Un simple "Bonjour" pour Monsieur. Et un sobre "Marie" pour Madame. Cela sent la honte, habituelle, gérée et esquivée de s'apeller "Madame Lapoire".
Madame Lapoire ! Marie est un phénomène tout doux. Elle n'est ni belle ni moche quoiqu'un peu vieille, ni de gauche ni de droite, ni gentille ni méchante, ni modeste ni prétentieuse. Elle est là, seulement, et tout va bien.
Pendant que son mari, de droite, accepte un café pour faire affaires. Madame Lapoire s'étale sur une malheureuse chaise en plastique. En 4 minutes, toute la terrasse sait que Madame Lapoire est du Pas-de-Calais, mais qu'elle habite avec Eric dans le 77, et puis qu'elle a fait toute la route toute seule, de 1h30 du matin à 10h, que son mari repartait à la fin du week-end, mais qu'elle restait dans le sud une semaine et qu'elle va bien se reposer aprce que de toutes façons ça fait 2 nuits qu'elle dort pas, et cela fait 7 ans qu'elle n'a pas pris de vacances.
Madame Lapoire ne s'intéresse pourtant pas qu'à elle. Elle ne connaît personne autour de la table en plastique, mais son statut de femme-de-Monsieur-Lapoire-toujours-à-faire-des-affaires-celui-là devrait la sauver de la situation. Madame Lapoire a un certain âge et doit savoir faire connaissance avec des gens dont elle ne connaît rien. Si Monsieur Lapoire a de la bouteille, elle doit avoir de la conversation.
Mais là c'est différent. La dame est épuisée. Il doit y avoir dans un coin de sa tête des velléités de banalités, et pourtant c'est l'essentiel qui transparaît. La carapace s'est effacée avec la fatigue, au fil de la route. Parce que Madame Lapoire a une sorte de conversation intéressante. Un verbe particulier. Son truc c'est qu'elle pose des questions incohérentes pour passer du monologue au dialogue. Des tirades aux répliques.
"Et donc, vous avez beaucoup de route?" "Vous avez une jolie vue d'ici!" "Vous avez mis du temps à faire construire la maison?" "Où habitent vos enfants?" "Vous restez déjeuner?" "Ca va vous?"
Madame Lapoire a l'air banale et c'est son secret. Son rapide passage a éclairé la terrasse. Elle est une minimaliste qui s'ignore. Cette explosion de neutralité aura masqué les timides originalités.
Eric est parti. Tout le monde aime et regrette déjà Madame Lapoire.

2 commentaires:

  1. J'aime bien l'exercice. Je m'attendais à plus de différences des angles de vue.
    C'est un regard extérieur sur les textes qui saura mieux apprécier, je crois, et commenter.

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  2. Hop, un trackback manuel : http://bit.ly/bIC3KA

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