lundi 16 janvier 2012

Fragrance (4)

Le début de l'histoire est là.
Le second épisode est ici.
Le troisième est là.



Daniel s’était donné la mort. J’avais longtemps médité ces quelques mots. Pouvait-on se donner la mort ? Qu’est-ce qu’on se donnait alors ?
Lorsque j'avais appris la nouvelle, j'avais à la fois été atterré et à la fois je n'étais pas tombé des nues.
Caroline m’avait raconté le terrible hurlement de sa fille à l'annonce, le regard de l'adulte qui ne parvenait pas à oser affronter celui de l'enfant, le gémissement qui avait suivi, le râle plutôt, qui avait duré plusieurs éternités avant qu’elle ne s’effondre. Qu'elles ne s'enlacent. Les mots ne servaient plus à rien.
Elle avait pleuré, pleuré encore, hurlé aussi, retrouvé un vieux dessin dont elle faisait désormais talisman, et puis dés le lendemain matin, elle avait arrêté. Net. Comme transformée en granit.
Plus personne n’avait réellement réussi à l’approcher, je veux dire, à entrer en communication avec elle et son dessin. Un dessin d’enfant avec un soleil en haut à doite, quatre silhouettes, un arbre, une maison, une fenêtre éclairée, ma chambre, elle disait.
Je faisais confiance à cette lueur en me demandant comment j’allais réussir à entrer dans son dessin, pour la rejoindre dans sa chambre, et ensuite, la ramener sur le perron. Ne doutant pas d’y parvenir.  Melissa gérait son affaire. A l’école, elle avait gardé ses copines. Ses résultats restaient bons. Elle avait tout compris du minimum vital. Elle avait juste construit une forteresse entre elle et le reste du monde dés le premier jour de sa nouvelle vie, ressemblant déjà en cela à sa mère. Qui s’agaçait mais devait s’y retrouver quand même.
La gamine ne disait rien quand des hirsutes trébuchant dans des cadavres de bouteilles quittaient le lit de sa mère un sourire épais aux lèvres ou quand vers midi, elle se préparait une assiette de pâtes le temps que les cachets absorbés par Caroline n’estompent leur effet et lui permettent d’aller retrouver le chemin de son travail, qui avait appelé à quelques reprises déjà.
Je savais que, dûssais-je y laisser ma peau, c’était à moi de trouver l’interrupteur pour raviver cette petite fille dont je caressais les cheveux avec la fierté immense d’être quasiment le seul qu’elle autorisait à le faire. Les filles morflaient depuis un paquet d’années maintenant. Comme si le destin s’était mélangé les pinceaux, décochant ses flèches, sans interruption. Nous n’en revenions pas.
 Jamais on aurait pensé que la vie puisse un jour se transformer en averses à répétitions, et que ça déluge encore et encore, jamais nous n’aurions pensé que pendant si longtemps, des galères, des souffrances puissent enfanter d’autres galères, d’autres souffrances. Caro ne se plaignait pas. Elle encaissait. Je me demandais ce qu’elle avait pu faire pour déclencher à ce point les événements. C’était il y a quelques années. Elle évoquait avec joie, fierté même, son retour dans la capitale, comme nous l’appelions. Au téléphone, sa voix chantait. Dans ses mails, les points d’exclamation fleurissaient de partout. Elle revenait par la grande porte. Elle se faisait fort de réussir là ou tant d’autres avaient échoué. Je vais prendre le temps, elle disait. Vous allez voir.  Vous le savez bien. Rien n’est impossible, jamais. C’était aboutissement pour elle, fruit de patientes semailles, riposte efficace à la sentence paternelle qui avait décrété que cette fille ne serait décidément bonne à rien. Le moment croyait-elle était venu de récolter mais les nœuds s’étaient accumulés. Comme si c’était ça le signal. Ce retour. Elle avait lâché un jour que finalement, son père avait raison. Qu’elle n’était bonne à rien.  Des maladies s’étaient déclarées.  Il y avait eu son divorce, une vie ensuite entre deux lieux, les gardes alternées, le cancer de sa mère, la mort de chagrin de son père, l’accident de son frère. L’Australie me protégeait, croyais-je. J’étais juste revenu quelques jours pour son divorce. Je m’en souvenais bien. Avec Manu, nous nous étions crus malins, spirituels même, fiers de nous sur le coup, de lui offrir une nuit d’enterrement de sa vie de femme mariée. Après tout, nous avions été les témoins à son mariage, on avait voulu non retrouver de la magie, ni même lui faire croire quoi que ce soit, encore moins lui faire croire que c’était une fête, un divorce. Nous nous étions juste trouvés positifs, on avait organisé cette soirée, cette tournée des bars sans queue ni tête pour lui changer les idées, marquer le coup. C’était notre amitié que nous voulions célébrer. On lui témoignait notre présence indéfectible. On la choisissait. Tant pis pour Daniel. Après tout, c’est lui qui était tombé raide dingue amoureux d’une plus jeune. Lui qui foutait le bordel.  Marie avait douze ans, Melissa cinq ans. Caroline avait beaucoup pleuré cette nuit-là. Et nous serré les poings. Mélange de rage et d’impuissance.

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